Frontière Thaïlande-Birmanie : Un terreau pour la criminalité transnationale et l’horreur des call-centers

Image IA d'illustration

Paskorn Jumlongrach est un auteur et commentateur thaïlandais dont les articles sont publiés par Transborder News. Il écrit notamment sur la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar, les réseaux d’escroquerie et les groupes armés karen.

Cet article publié le 08 novembre 2026 dénonce l’essor des centres d’escroquerie et de la criminalité transnationale le long de la frontière thaïlando-birmane, ainsi que la corruption et l’inaction présumées qui les favorisent.

La semaine dernière, lors d’un déplacement à Mae Sot, j’ai été surpris de constater qu’il était presque impossible de trouver une chambre à 600 ou 700 bahts, alors qu’il y en a habituellement beaucoup. En me renseignant auprès des habitants, j’ai appris qu’en ce moment, des Chinois et des employés des centres d’arnaque installés du côté de Myawaddy revenaient y séjourner : les hôtels affichent complet tous les soirs.

L’économie de Mae Sot connaît un nouvel essor, mais cette effervescence est due à la réouverture de nombreux centres d’escroquerie, plus nombreux encore qu’auparavant. Les centres du Cambodge et du Laos faisant l’objet de contrôles renforcés, ils se sont déplacés pour s’implanter à Myawaddy.

Photo : Google Maps

À la tombée de la nuit, un embarcadère desservant un casino réputé, appartenant à un puissant personnage du côté thaïlandais, est envahi par des jeunes hommes et des jeunes femmes qui traversent la rivière Moei depuis la Thaïlande pour participer à des activités d’escroquerie. Des bâtiments situés dans les environs sont loués pour y mener ces opérations. Il ne faut donc pas s’étonner que les mesures de fermeture des différents embarcadères annoncées par les autorités thaïlandaises la semaine d’avant aient commencé du premier pont de l’amitié et se soient appliquées en direction du sud : au nord de ce pont se trouvent un casino et un réseau criminel bien implanté, lié au côté thaïlandais.

Des soldats en uniforme camouflage marchant en formation. Photo : Wikimedia Commons / Myanmar Now, 2025

Parallèlement, un nouveau grand complexe d’escroquerie, construit par les forces karen BGF (Milice karen) — dont certaines se sont transformées en KNA — et les forces de la DKBA, est désormais achevé. Il se trouve loin de la rivière Moei, depuis la zone située en face du district de Tha Song Yang — on peut le voir à l’œil nu depuis une hauteur du côté thaïlandais — jusqu’à celle qui fait face au district d’Umphang.

Ce qui est étonnant, c’est que la zone en face de Tha Song Yang relève de la 7ᵉ division de l’armée karen KNU, mais qu’elle ait laissé « Chit Thu » (Dirigeant karen de la KNA) y construire un vaste centre d’escroquerie. Seule une partie de ce territoire est contrôlée par la BGF, ce qui soulève des soupçons quant à l’existence d’intérêts communs (entre les différentes factions).

Des marchandises et des biens de consommation sont acheminés chaque jour et chaque nuit par le poste-frontière de Mae Sot jusqu’aux centres d’escroquerie. Il est à craindre que le district de Tha Song Yang ne suive la même voie que Mae Sot, où un système de pots-de-vin est en train de se mettre en place et de prendre le contrôle de l’économie locale.

Un checkpoint installé sur l’Highway 12 (route Mae Sot – Tak) dans le district de Mae Sot, province de Tak en 2024. / Photo: Bangkok Post

Aujourd’hui, les Chinois et d’autres étrangers — qu’ils soient escrocs ou victimes — peuvent toujours entrer librement à Mae Sot. Les grands axes, au sud entre Mae Sot et Tak, ainsi que sur la route de Mae Sot à Mae Sariang, sont pourtant jalonnés de trois ou quatre postes de contrôle chacun. Mais chaque nuit, les Chinois de la « zone grise » continuent d’aller et venir comme d’habitude. Pendant ce temps, des victimes, les unes après les autres, sont toujours conduites de force vers différents lieux d’hébergement à Mae Sot. Le transport des victimes, en voiture comme à moto, bat son plein.

La politique des « trois coupures » — couper l’électricité, le signal Internet et l’approvisionnement en carburant — s’est révélée un échec total : elle n’a aucunement réussi à entraver les activités des escrocs. Au contraire, le trafic de carburant clandestin prospère et le système de pots-de-vin s’étend.

Ce qui est douloureux, c’est que le commerce frontalier, lui, est en berne. Les autorités birmanes ne veulent pas que les marchandises thaïlandaises traversent la frontière pour être vendues ; elles multiplient donc les obstacles, notamment en bloquant les voies de transport. Résultat : les magasins sont aujourd’hui remplis de produits chinois, alors que les habitants continuent de rechercher les produits thaïlandais.

Photo: Burma News International / Independent Mon News Agency – article « Scam Operations are Increasing in The Payathonzu Area » (avril 2026)

Les grands centres d’escroquerie ne se trouvent plus dans les pays voisins situés à l’est de la Thaïlande. Ils se sont déplacés et implantés le long de la frontière occidentale thaïlandaise, depuis les villes en face du district de Tha Song Yang, dans la province de Tak, jusqu’à Payathonzu, en face du district de Sangkhla Buri, dans la province de Kanchanaburi. Cette dernière ville est un important repaire de criminalité transnationale, placé sous la protection des forces karen de la DKBA.

Jusqu’ici, nous pensions que la Thaïlande n’était qu’un corridor permettant aux criminels chinois de la « zone grise » de passer pour aller travailler, et nous dénoncions les pays voisins comme de grands centres d’escroquerie. Mais bientôt, la Thaïlande risque d’être pleinement tenue pour responsable : elle sera désignée comme un vaste repaire d’où partent des escrocs pour opérer dans les pays voisins.

Surtout, les mafieux qui tirent profit de la criminalité transnationale sont protégés par une « main invisible » au sein de l’État thaïlandais. Ces individus sont de grands donateurs qui alimentent les affaires politiques de la zone grise et le système de pots-de-vin dans l’administration.

Les images de nombreux étrangers plongés dans l’enfer, torturés dans les centres criminels de Myawaddy et de Payathonzu, finiront par être reliées au système de pots-de-vin de la société thaïlandaise. Elles exposeront bientôt au monde entier l’ampleur de ce scandale, si les détenteurs du pouvoir légal ne remplissent pas leurs fonctions comme ils le devraient.

Source : Paskorn Jumlongrach

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